Le Surintendant de l’Opéra de Rome, Francesco Giambrone nous a encore une fois littéralement enchantés en accueillant pour la première fois sur la scène du Costanzi un des plus grands chef-d’oeuvre de l’art lyrique “à la Française”: “Roméo et Juliette” de Charles Gounod. Sous la baguette du célèbre maestro Daniel Oren, le public romain a découvert la merveilleuse adaptation de l’histoire intemporelle des amants de Vérone, remaniée en 1867 avec une subtile précision par les deux librettistes de “Faust”, Jules Barbier et Michel Carré, qui ont mis en valeur les sentiments purs et intenses des deux protaganistes, reléguant sur un plan secondaire les autres personnages de la pièce de William Shakespeare. La passion de Gounod pour “Roméo et Juliette” remonte à ses jeunes années, quand il assista à l’âge de 21 ans aux répétitions de la symphonie dramatique éponyme de Hector Berlioz. Deux ans plus tard, alors qu’il goûte le succès de son Prix de Rome à la Villa Médicis, il commence à travailler sur le livret de Vincenzo Bellini de “I Capuleti e i Montecchi”. C’est la traduction de François-Victor Hugo, un des fils du grand Victor Hugo que choisissent Barbier et Carré pour extraire une douzaine de scènes significatives avec l’accord de Gounod qui écrira une grande part de son opéra au bord de la Méditerranée à Saint-Raphaël où il retrouve la juste inspiration pour se plonger dans la passion toute italienne d’un Roméo tourmenté et amoureux. A noter que le fameux ”Je veux vivre” de Juliette fut ajouté quelques semaines seulement avant la Première, probablement pour satisfaire le caprice de Caroline Miolan-Carvalho, fameuse soprano colorature … et surtout épouse du baryton Léon Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique (Théâtre du Chatelet) depuis 1856. C’est aussi Carvalho qui demanda l’ajout du cortège nuptiale au quatrième acte pour une question selon lui “d’effet dramatique”. Le succès fut immédiat et retentissant …et ne fut jamais démenti. L’opéra fut repris maintes fois, notamment à l’Opéra-Comique en 1873 avec des modifications apportées par Georges Bizet et la version finale, avec ballet, en 1888 par Gounod lui-même au Palais Garnier. A chaque fois, le public est au rendez-vous et plébiscite chaque nouvelle version avec chaleur et enthousiasme.

Presque 159 ans jour pour jour après sa création à Paris le 27 avril 1867, l’Opéra de Rome nous offre Sa Première de “Roméo et Juliette” le 28 avril 2026. Là encore, c’est un défi réussi avec une orchestration à l’italienne du maestro Oren qui choisit de donner une intensité lyrique plus ample encore avec une alternance de ralentissements gracieux et de fougueuses accélérations au gré de l’intrigue qui se déroule avec souplesse et délicatesse dans une mise en scène en noir et blanc de Luca De Fusco où seuls Roméo et Juliette ont droit à des costumes colorés, créés par Marta Criosolini Malatesta, auteure également des décors. Lumières de Gigi Saccomandi et projections vidéo de Alessandro Papa. Chorégraphe Alessandra Panzavolta. Le choeur de l’Opéra de Rome nous surprend avec plaisir par son adaptabilité au lyrisme français sous la direction appliquée et méthodique du maestro Ciro Visco.

Sans surprise, le Diamant incontesté de cette version romaine est le sémillant ténor Vittorio Grigolo. Dans un Français impeccable, qu’il doit à ses années d’enfance et de jeunesse passées à l’Institut Saint Dominique de Rome et grâce à sa présence scénique, magnétique et envoûtante, il nous entraîne à sa suite dans une interprétation tumultueuse d’un Roméo en proie aux élans impétueux de la fleur de sa jeunesse et quand il entonne “Ah, lève-toi Soleil”, chaque spectateur présent a ressenti la chaleur de l’astre céleste remplir de son aura la salle toute entière. Grigolo nous a régalés avec son Roméo fragile dans son innocence et jusqu’à la fin tragique, il a su nous émouvoir sans faillir un seul instant. Nino Machaidze dans le rôle de Juliette a donné le meilleur de son art après l’entracte mais son “Je veux vivre” a rendu avec modération et un peu trop de retenue la fraîcheur de l’âme et la virtuosité requise pour cette valse qui reste un des airs les plus attendus du grand public. A noter une prestation remarquable du mezzo-soprano Aya Wakizono, qui a personnalisé avec un charme tout oriental la romance de Stéphano “Que fais-tu, blanche touterelle” où son ardente expressivité et son indolente nonchalance ont incontestablement conquis le public. Encore une soirée d’exception en hommage au génie de Charles Gounod qui a tant aimé Rome!




