Beauté et Désillusion : Une Odyssée Baroque à l’Opéra de Rome

Il trionfo del Tempo e del Disinganno regia di Robert Carsen_ph Fabrizio Sansoni – Opera di Roma

Grâce à l’extension des horizons artistiques voulue par le Surintendant Francesco Giambrone, l’opéra de Rome nous a offert le 7 avril 2026 la première absolue au Théâtre Costanzi de l’unique oratorio de Georg Friedrich Haendel “Le triomphe du temps et de la désillusion” avec une mise en scène très moderne de Robert Carsen et Gianluca Capuano comme chef d’orchestre. Ce chef-d’oeuvre de jeunesse, composé à Rome en 1707, trente ans après l’interdiction des spectacles lyriques profanes par le Pape Innocent XII – de la très aristocratique famille des Pignatelli – nous emmène dans une fable allégorique où la Beauté s’abandonne aux loisirs lascifs que lui procure le Plaisir avant de trouver le chemin de la rédemption grâce au Temps, impitoyable arbitre de l’existence terrestre et de son acolyte omniscient, la Désillusion. La traduction en français du substantif italien “disinganno” en désillusion est relativement inexacte; on devrait plutôt qualifier cette allégorie primordiale de l’oratorio comme celle qui analyse et explique les subterfuges du sybaritisme sensuel qui ne peut mener qu’à la vacuité sémantique de la vie humaine…

Il trionfo del Tempo e del Disinganno regia di Robert Carsen_ph Fabrizio Sansoni – Opera di Roma

Le metteur en scène canadien, qui connut ses premiers succès auprès du public de la calviniste suisse, a ainsi conçu, originellement pour la clotûre du Festival de Pentecôte de Salzbourg en 2021, une ambiance qui nous projette dans les coulisses d’une parodie d’une compétition télévisuelle, où le prix du mannequin de l’année échoit à la Beauté. Le jury composé du Temps, du Plaisir et de la Désillusion opte pour ce choix unanimement mais c’est le Plaisir qui fait signer un contrat exclusif à la Beauté en lui promettant monts et merveilles dans un foisonnement de luxure et de rails de cocaïne… Suivant le livret du cardinal Benedetto Pamphilj, l’oratorio finira dans la sobriété obscure d’un retour à la morale après une vie dissolue où le cilice remplacera les paillettes, un peu sur les traces de la jeune Thérèse d’Avila avant son éveil à la Sainteté. Tous les arguments du Baroque classique sont mis ici mis au service du concept scénique de Carsen, assisté de Gideon Davey pour les décors et les costumes et de Peter Van Praet pour les lumières: les miroirs sont ceux du Palais du Temps qui met la Beauté face aux ravages implacables de l’âge; la mise en abîme caractéristique est rendue par les images filmées à travers les caméras du plateau de télévision (Video: RocaFilm), qui sont projetées en direct sur les écrans plus ou moins géants, usant des procédés techniques de pointe pour changer les fonds des images comme dans un studio réel avec la participation de mimes/acteurs de bel aspect (mouvements chorégraphiques de Rebecca Howell) qui accompagnent les vicissitudes de la Beauté à travers son odyssée qui la porteront de la jouissance la plus effrénée à la chasteté la plus janséniste.

Il trionfo del Tempo e del Disinganno regia di Robert Carsen_ph Fabrizio Sansoni – Opera di Roma

Quelques regrets cependant pour une orchestration sans grands reliefs… Le Temps (le Britannique Ed Lyon) et la Beauté (la Suédoise Johanna Wallroth) tirent leur épingle du jeu de façon honorable mais sans plus: leur chant est juste, sobre…peut-être un peu trop pour une oeuvre baroque. Le Plaisir, incarné par Anna Bonitatibus, malgré un curriculum vitae impressionnant, n’arrive pas à donner à son personnage le brio et l’empathie turbulente avec lesquels une Cecilia Bartoli ou une Simone Kermes auraient très certainement honoré la partition difficile de ce personnage-clef.

Il trionfo del Tempo e del Disinganno regia di Robert Carsen_ph Fabrizio Sansoni – Opera di Roma

Heureusement, la beauté du Baroque, le plaisir de la musique et du temps qui n’a pas de prise pour ceux qui l’écoutent nous furent offerts incontestablement par le contre-ténor Raffaele Pe qui nous a enchantés par la sensualité raisonnée mais non feinte de la Désillusion, nous transportant dans un tourbillon de force et de volupté avec ses vocalises virtuoses, à tel point que le public exprima son enthousiasme à maintes reprises dans ses applaudissements durant et à la fin du spectacle, hommages vibrants à Pe, authentique protagoniste de la soirée, répétant ainsi son succès de la Chapelle Royale de Versailles en 2019 dans le même rôle.

le Prince Sisowath Ravivaddhana Monipong en compagnie du contre-ténor Raffaele Pe

Marie Perbost : Étoile du Concert Baroque à l’Opéra de Rome, 5 mars 2026

Marie Perbost (photo credits: Fabrizio Sansoni pour l’Opéra de Rome)

Depuis l’arrivée à la direction de l’Opéra de Rome du Surintendant Francesco Giambrone en 2021, le programme de la fondation lyrique s’est considérablement enrichie avec audace et succès. Le 5 mars dernier, le public romain fut de nouveau gâté avec un concert exceptionnel de musique baroque intitulé “A la cour des rois de France: Musique pour Versailles” sous la direction du flamboyant Emmanuel Resche-Caserta, le fameux premier violon des Arts Florissants de William Christie qui, après nous avoir régalés en 2023 avec la première exécution moderne de l’oratorio de Francesco Gasparini, “Atalia” dans le cadre féérique du Cloître de la Trinité des Monts à Rome est revenu nous enchanter avec l’Orchestre National Baroque, composé de jeunes talents en herbe de toute l’Italie, sous la houlette du Conservatoire Alessandro Scarlatti de Palerme depuis plus de dix ans, avec le soutien constant du ministère des Universités et de la Recherche. La formation musicale est en outre complétée par la participation ponctuelle de musiciens renommés, comme la talentueuse violoncelliste Claire Lamquet, fondatrice de l’Ensemble Hemiolia, particulièrement remarquée à cette occasion pour ses qualités interprétatives et sa maîtrise impeccable de son difficile instrument ou Valentino Zucchiatti, premier bassoniste du prestigieux orchestre de la Scala de Milan, élégant et raffiné comme le répertoire l’exige précisément dans ce contexte particulier. A noter la présence de nombreux jeunes musiciens non seulement français et italiens, mais également espagnols, danois, chinois et britannique.

Emmanuel Resche-Caserta (photo credis Fabrizio Sansoni pour l'Opéra de Rome)
Emmanuel Resche-Caserta (photo credits: Fabrizio Sansoni pour l’Opéra de Rome)

Pour notre plus grand plaisir, Emmanuel Resche-Caserta avait composé un programme reflétant les diverses facettes de la musique du Grand Siècle et du Siècle des Lumières, avec des morceaux choisis des plus grands compositeurs des règnes de Louis XIV et Louis XV que sont Marc-Antoine Charpentier avec le prélude de son célébrissime Te Deum, une passacaille de Marin Marais, une suite charmante tirée du “Bourgeois Gentilhomme” de Jean-Baptiste Lully avant de mettre en lumière l’immense talent de Jean-Philippe Rameau, décidément un des musiciens favoris de notre chef d’orchestre, étant donné la place privilégiée qui lui est accordée avec les Indes Galantes, Castor et Pollux et les Boréades. Une exécution raffinée et allègre, avec douceur et gravité selon les moment mais également fougue et passion, comme l’exige l’esprit baroque le plus authentique.

Valentino Zucchiati (photo credits: Fabrizio Sansoni pour l’Opéra de Rome)

Le “Diamant” de cette soirée artistique de haut vol fut la participation grandiose de la jeune et jolie cantatrice française Marie Perbost, dont la voix suave et sensuelle n’eut d’égale que ses qualités d’actrice, l’expressivité de son visage angélique qui passa du sourire le plus enjôleur à la langueur compassée d’un amour qui se souvient avec nostalgie des jours heureux. En particulier, son interprétation pétillante de l’Air de la Folie, tiré de Platée de Jean-Philippe Rameau, a séduit d’emblée le public romain grâce aux nuances infinies de la tessiture de sa voix parfaite qui allie avec noblesse les passages les plus enthousiastes (et difficiles par la virtuosité requise) avec la douceur diaphane de ces rossignols amoureux qui ne finissent pas de ravir nos coeurs dans leur royaume silvestre, de la tragédie lyrique “Hyppolite et Aricie” du même Rameau. Au son des applaudissements triomphaux qui ont résonné dans la salle dorée du Théâtre Costanzi, le succès de la soirée est indéniable et gageons que l’Opéra de Rome continuera de valoriser cette époque tant appréciée du répertoire en multipliant les rendez-vous baroques dans un avenir proche, toujours sous l’impulsion artistique conjointe de la Sicile et de la France.

(photo credits: Fabrizio Sansoni pour l’Opéra de Rome)
Surintendant Francesco Giambrone et le prince Sisowath Ravivaddhana Monipong ((photo credits: Fabrizio Sansoni pour l’Opéra de Rome)